Thermostat 6-10

4 janv. 2015

L'autre soir, je regardais innocemment le pilote de The librarians en rembourrant des hiboux (je vous expliquerai plus tard).

Une enveloppe est glissée sous la porte de l'héroïne, Eve Baird, qui l'ouvre et découvre une carte présentant juste un titre et une déco en bordure. Soudain, la carte se couvre d'un texte qui apparaît non seulement tout seul, mais sous forme de faisceaux lumineux (et même avec un bruitage de sabre-laser). Eve n'a aucune réaction.

Tout est normal, ce texte apparaît grâce à une formule sans doute chimique, il projette de la lumière grâce à, euh, encore la chimie sans doute. Quant au bruit de sabre-laser, j'ai pas encore trouvé mais ça doit s'expliquer.

Comme la carte convoque notre héroïne à la bibliothèque, elle s'y rend. Dans une ambiance pleine de mystères et de sous-entendus, on l'entraîne dans un ascenseur étrange et on lui parle de l'existence de la magie. Réaction d'Eve : "Hahahaha ! De la magie, et puis quoi encore, hahaha prrrfff !"(plus ou moins, je résume de tête). Même pas un petit : "Ça me semble peu crédible mais expliquez-vous, après tout, je n'ai rien trouvé sur Internet qui explique comment ma carte de toute à l'heure a pu s'illuminer toute seule..."

À ce moment, Poulpy et moi, on  soupire, et on lève la tête au ciel, tristes. Parce que c'est toujours ce genre de réaction qu'ont les gens dans les séries, souvent aussi dans les livres... Puis on se rappelle que plein de gens trouvent toujours que tel personnage accepte "trop vite" le fantastique là où nous, à chaque fois, on trouve que c'est trop long. On se demande soudain alors si notre degré d'acceptation du fantastique n'a pas un problème, s'il ne fait peut-être pas partie de la moyenne... hein Poulpy ?

Mais il y a-t-il seulement un "bon degré d'acceptation" du fantastique (le seul, l'unique, n'attendez plus, -20% tout le mois de janvier) ?


José, comptable bordelais passionné de parachutisme sort ce jeudi matin de chez Norauto. Il fait un peu frisquet, et à 9h10 il découvre que la magie existe. Pas parce qu'un type sort un lapin d'un chapeau mais parce que son portefeuille se met soudain à voler devant lui et à parler en faisant des effets de lumière digne d'un concert de ScooterJosé, sobre et sans problème mental particulier, a-t-il le droit d'y croire tout de suite ou doit-il attendre (et si oui, combien de temps) ?

Normalement ça devrait dépendre de José, de l'univers où ça se passe, des éléments mis en jeu, du contexte, des intentions du scénariste/auteur/etc, de la façon dont c'est présenté... en théorie. 

Mais bizarrement, il doit y avoir une sorte de cahier des charges qui traîne chez pas mal de scénaristes et écrivains (et chez certains professeurs de littérature un jour peut-être ?). Celui-ci semble dire que peu importe le contexte, au moment où le personnage est confronté au fantastique, il faut toujours un déni avant l'acceptation. Toujours. On peut en trouver 2, et parfois on peut avoir déni, acceptation, puis de nouveau déni. Mais on commence forcément par un déni.

Ces personnes se sont peut-être dit que voilà, comme il n'y a pas de fantastique dans notre monde, ce sera forcément plus crédible si le personnage commence par dire : "Non, non, c'est impossible !" avant de déclarer que : "Oh mais si, dis-donc, c'est possible... enfin et encore".

J'accroche pas à cette représentation de l'humain moyen. Je ne l'imagine pas du tout comme forcément cartésien et membre du cercle zététique. Je vois l'inverse en fait. Notamment parce que la majorité de la population a des croyances diverses qui n'ont rien à envier, en matière de fantastique et d'inhabituel, à un portefeuille volant et parlant. Et quand notre José y croit parce qu'il a vu le phénomène à 9h10, l'humain moyen y croit plutôt "parce qu'un type a dit un jour à un type, qu'un autre type avait dit que [insérez ici une idée fantastique de votre choix] et vu qu'au fil du temps, on est forcément plein à le dire, hein, bon, c'est que ça doit être vrai."

Alors bon, José est-il si peu crédible ?

Mais ok, il est vrai que, fort paradoxalement, on peut très bien croire en des trucs fantastiques tout en estimant qu'ils n'arriveront pas dans la vie de maintenant (ou très discrètement). On arrive à faire coexister le fait d'imaginer un truc incroyable, quelque part (loin dans le passé là-bas ailleurs), et le fait d'estimer d'abord qu'on a bu, ou qu'on hallucine, ou qu'il y a une bonne explication, quand on est confronté à de l'incroyable ici et maintenant. Parce que d'accord cahier des charges, tu as raison, le fantastique y'en a pas (ou pas qu'on sache clairement) dans notre monde et les gens des fois, les gens... Bon. Soit. Admettons.

Reste que ça me paraîtra toujours exaspérant quand un personnage comme José va fatalement faire : "Prfff, de la magie ? Hohoho n'importe quoi !" envers et contre tout, même quand il est confronté à un phénomène fantastique bien clairement hallucinant, juste là sous ses yeux.

De la magie ? Pas du tout, c'est de la science lama.

Ce scepticisme total me sort à chaque fois directement d'une histoire tant il ne me paraît pas cohérent. Alors que j'ai rien contre le scepticisme d'une manière générale, d'ailleurs quand on nous poste un article sensationnel du type :

"INCROYABLE !! Les Mayas avaient inventé la fondue savoyarde et les Atlantes maîtrisaient la fabrication des brumisateurs d'ambiance !". 

Je suis systématiquement dans le clan des briseurs de rêve qui vous disent que c'est un fake de 1960. Mais je fais ça parce que, loin d'être une sceptique aveuglément fermée, j'aimerais bien y croire (mmmh la fondue maya au bon fromage de lama), et pour pouvoir y croire, il faut que ça tienne debout. Alors je vais voir les fondations et puis tout tombe et puis je suis triste. Voilà.

Je comprendrais sans souci que José ne croit pas en l'existence du lutin Pouvier, le lutin qui fabrique toutes nos chaussettes. Parce qu'il y a des usines à chaussettes, des designer de chaussettes et qu'à moins qu'on argumente vraiment bien la chose, non, de base, une histoire au 1er degré avec le lutin Pouvier, ça passe pas.

Pour autant, je bafferais plus d'une fois José s'il se mettait à rire au nez des gens habillés de façon étrange qui ont surgi de nulle part quand son portefeuille s'est mis à voler et à parler, car ces gens lui ont dit qu'il détenait le portefeuille (acheté lors d'une brocante à un type très étrange) d'un grand sorcier disparu alors que hihihi, n'importe kwa hein, la magie ça existe pas pffffff. Nan mais José quoi, José !

Je ne sais pas où ça situe mon degré d'acceptation du fantastique. Mais en tout cas je suis persuadée qu'il n'en existe pas un seul d'unique et de correct comme le cahier des charges des scénaristes et auteurs cherche à nous le fait croire. Beware.

Commentaire(s):

  1. Je suis bien d'accord. On voit à chaque fois le personnage confronté au fantastique qui n'envisage même pas une seconde de croire ses yeux et ses tripes dans les romans et les films, alors que je suis persuadée qu'il y aurait plus d'une personne qui crierait "Je le SAVAIS BIEN que la magie existait ahAHAHA" (éventuellement avec un air fou dans les yeux) une fois mise face à un phénomène fantastique. Il n'y a qu'à voir toutes les personnes qui croient dur comme fer au paranormal, à la voyance ou aux ovnis...
    D'ailleurs je me suis fait à peu près la même réflexion en regardant l'épisode en question...

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    1. Ça me rassure de pas être seule. Parce qu'au bout d'un moment on se dit "merde, pourquoi tout le monde trouve ça cohérent ?". C'est comme le paradoxe de croire dur comme faire à des trucs carrément fantastiques, mais d'estimer tjrs que "non ce n'est pas possible" quand ça arrive pour de vrai, parce que le fantastique personne n'en a jamais vu donc bon... avec cette logique, ça devrait annuler les croyances du coup. Se dire "ok, ça peut pas être fantastique car si le fantastique existait, ça se saurait" mais ne pas pouvoir se dire "donc le truc qu'on me dit qui est arrivé y'a X centaines/milliers d'années, qui est bien assez loin pour que tout ait été inventé et qui en plus est bourré de fantastique, c'est sans doute faux aussi", ça me dépasse ^^

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  2. Hmmmhmmhmm...
    J'ai tendance à penser comme toi mais je n'aboutit pas à la même conclusion.

    je veux dire : je suis plutôt Cartésien et si J'AIME la fantasy, c'est bien parce que je crois qu'elle n'existe pas dans notre monde mais espère me tromper. Si je lis ou regarde un film ou joue à des jeux de Fantasy c'est pour m'évader de ce monde et en imaginer un autre.

    Lire un roman d'amour qui se passe à notre époque ? pose le bouquin et sors de chez toi rencontrer des gens. Regarder des séries policières à notre époque ? éteint la télé et engage-toi dans la police, devient enquêteur.
    Par contre, comme je ne peux pas voyager dans le temps pour demander de l'aide à Sherlock Holmes ou comme les dragons n'existent pas, bah reste la lecture/films/jeux etc. ^^

    Dès qu'on me parle de phénomènes paranormaux ou fantastiques ou autre, automatiquement je vais chercher les explications rationnelles qui expliquent pourquoi ces phénomènes sont tout à fait normaux, soit physiques, soit psychologiques.

    Bref partant de là, si j'étais là maintenant témoin d'une manifestation de la puissance divine ou magique, j'aurais peur de rêver ou que ce soit une illusion et - sceptique - je chercherais à me prouver que ça existe en découvrant cet univers ou d'autres manifestations de ce genre. A partir de là deux choses sont possibles :
    - soit effectivement je n'ai pas rêvé et je deviendrais hystérique en cherchant à apprendre tout ce qu'il y a à savoir sur cet univers
    - soit je ne suis plus jamais témoin de phénomène de ce genre et je me persuaderais très vite que j'ai rêvé...

    Voilà, soit tu ne crois pas du tout à cet univers et espère ne jamais en être témoin et tu ne croiras pas ce que tu vois. Soit tu espères qu'il existe, et pour ne pas être déçu et avoir le coeur brisé tu te protèges en jouant les sceptiques et ne croiras toujours pas ce que tu vois de prime abord avant d'entrer pleinement dans ce monde et être témoin plus d'une fois de ces phénomènes.

    Pour moi, les seules personnes capables de croire immédiatement à la magie en étant témoin pour la première fois d'un phénomène bref sont les personnes plus ou moins naïves. Et le problème quand on est naïf c'est qu'on peut facilement croire n'importe quoi ou déformer la réalité et qu'on peut se retrouver dans des situations dangereuses...

    Pour que la majorité des personnages croient à une démonstration de magie - même si c'est la seule fois de leur vie - il faut soit qu'elle soit longue (un duel entre deux magiciens avecdes boules de feu, des éclairs, de la lévitation, de la téléportation... puis une végétation qui ne repousse pas ou est bizarre là où s'est déroulé le duel... / Ou bien l'entrée dans un autre monde comme dans Narnia) soit qu'il y ai plein de petites manifestations (une vitre qui disparaît, un serpent qui parle, puis des lettres qui surgissent de partout, puis un géant improbable qui connaît ton nom et te donne la lettre alors que personne ne sait où tu es, puis une queue de cochon sur les fesses de ton cousin à la harry potter).

    Mais si le phénomène ne dure que quelques secondes avant que tout ne redevienne normal, la très grande majorité des personnes sera sceptique et refusera d'y croire avant d'être témoin d'un nouveau phénomène et d'entrée de plein pieds dans ce monde.

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